Le 19 novembre 2024 à l’Auditorium Maurice Ravel
Conférence de François-Gildas Tual : La Nuit Transfigurée d’Arnold Schönberg
La conférence du 19 novembre 2024 devant la Société Philharmonique de Lyon, a permis d’entendre François-Gildas Tual sur un sujet qu’il connait de toute évidence très bien : Verklärte Nacht (Nuit transfigurée) d’Arnold Schönberg. L’occasion lui était judicieusement donnée de présenter cette œuvre avant son interprétation que l’Orchestre National de Lyon avait mis à son prochain programme sous la direction de Johanna Malangré.
Ayant compris à juste titre qu’il s’agit d’une œuvre qui n’est pas spontanément familière à la majorité de son auditoire F-G. Tual a pris le soin, dans son propos liminaire, de situer précisément la Nuit transfigurée dans le corpus schönbergien et son contexte social, artistique et philosophique des dernières années du XIXème siècle à Vienne. Il a consacré une part importante de son propos à un autre domaine de dilection de Schönberg, la peinture, même si le compositeur ne s’y consacrera vraiment que quelques années plus tard, ses premiers tableaux connus datant de 1906-1907. Les couleurs violemment opposées en à-plats sans nuance, la fixité du regard des autoportraits scrutant un horizon angoissant, les départs que l’on imagine sans retour vers des lointains solitaires, seront alors autant de témoins des tensions profondes qui l’agitent.
La Nuit transfigurée est en fait l’une des premières œuvres du compositeur (Op. 4…) et sa première œuvre de musique de chambre. Schönberg, comme R. Strauss de dix ans son ainé, et comme bien d’autres compositeurs allemands de cette génération, est trop intimidé par l’ombre de Wagner pour aborder l’opéra ou même plus simplement la musique vocale dramatique. R. Strauss ne tardera pas à surmonter cette timidité. Schönberg, lui, prendra un tout autre chemin qui le mènera au dodécaphonisme. Mais dans la Nuit transfigurée, composée avant cette grande mutation, les influences tutélaires sont parfaitement identifiables: Brahms, dont le souvenir des sextuors est présent de bout en bout, et Tristan dont on entend le souvenir jusque dans les inflexions des thèmes principaux. Il s’agit en fait d’une sorte de poème symphonique pour petit effectif, dont la trame suit point par point un poème de Richard Dehmel, un ami de Schönberg. Ce poème est extrait du recueil Weib und Welt (La Femme et le monde) qui par le scandale qu’il a provoqué, a assuré la notoriété de Dehmel. Schönberg compose en trois semaines, alors qu’il vit le début de sa liaison avec Mathilde von Zemlinski, la sœur d’Alexander, qu’il épousera un peu plus tard. Il est évident que le choix de ce poème, dont FG. Tual a présenté le texte et sa traduction, ne doit rien au hasard : une Femme révèle à l’Homme qu’elle aime, et qui l’aime, qu’elle attend un enfant d’un autre homme. L’amour triomphe et le couple peut partir vers un avenir que l’on imagine serein. Il n’est pas interdit d’y voir une allusion à la mystique de la Nativité…
Dès lors, ces clefs fournies, FG.Tual peut aborder l’écoute de l’œuvre. Les exemples musicaux (qu’il fait entendre simultanément à la projection de la partition) proviennent de la version enregistrée par Herbert von Karajan à la tête du Philharmonique de Berlin, dont l’esthétique, à la fois transparente et très colorée, sous-tendue par une respiration ample, à juste titre le séduit particulièrement. L’auditoire peut alors aisément surplomber les cinq séquences enchainées qui structurent l’œuvre :
1 – La nuit, enveloppant le couple (« chauve et froide » selon Dehmel). Tempo très lent sur la tonalité sombre et inquiétante de ré mineur.
2 – La révélation (et non pas l’aveu – contre sens souvent entendu) de la Femme. Plus animé sur des tonalités mouvantes.
3 – L’attente de la réaction de l’Homme, dramatique et angoissée sur la tonalité très éloignée de mi bémol mineur
4 – La réponse de l’Homme et la puissance de son amour triomphant. Glissement harmonique saisissant en une mesure vers ré majeur lumineux. Le thème principal initial apparait comme soudain « transfiguré » sur le bruissement transparent du tissu orchestral.
5 – Longue coda conclusive de cet hymne à la nature, à la rédemption par l’Amour, à la tolérance et la maîtrise de soi.
L’exposé introductif sur le contexte de la composition supporté par une iconographie abondante et pertinente, ensuite les exemples musicaux choisis, très démonstratifs, et le support de la partition ont permis à l’auditoire, attentif et intéressé, de se familiariser avec une œuvre réputée à tort difficile d’accès. Grâce à cette présentation intelligente et cursive la Nuit Transfigurée s’est révélée pour beaucoup spontanément « abordable » et surtout profondément émouvante. En cela il ne fait pas de doute que l’objectif initial du conférencier a été atteint. En outre comme il l’espérait il a probablement suscité des curiosités pour d’autres œuvres de compositeurs plus récents, eux aussi fascinés par la nuit, tels György Ligeti (1er Quatuor à cordes Métamorphoses nocturnes) et Henri Dutilleux (Quatuor à cordes Ainsi la nuit…).
Pierre Baltassat
Le conférencier
François-Gildas Tual
François-Gildas Tual, ancien élève du Conservatoire de Paris, maître de conférence à l’Université de Franche-Comté, contribue régulièrement aux actions de médiation culturelle de l’Auditorium de Lyon. Il collabore aussi avec Radio France, l’Orchestre de Paris, les Philharmonies de Paris et du Luxembourg. Spécialiste des rapports entre musique et littérature, il a notamment écrit sur les Lieder de Schoenberg et de Berg.
Inscription
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